Aïcha de Zakaria Nouri[1]
Par Essaid Labib
A la mémoire d’un ami. A Habib Assadi.
Une histoire très simple. Néanmoins, la simplicité ne renvoie nullement à la banalité. La simplicité d’une histoire est le sens de sa possible répétition. Ici et là. Partout dans le monde. Le film « Aicha » de Zakaria Nouri est une simple description. Il puise toute sa pertinence de cette dimension descriptive. Décrire, ici, est un acte qui requiert d’aménager tous les sens, toute une sensibilité, pour suivre la vie d’une femme simple, d’une simple femme. Parler pour ne rien dire diffère du silence qui dit tout, qui dit plus que tout. Les discours, sur « les filles qui sortent », ici, sont invités à se taire, c’est-à-dire sont priés de voir, voire sont conviés à percevoir « ce dont on ne peut parler », les discours se multiplient, parfois, pour dire ce que nous savions déjà. Les images de Nouri sont le substitut d’une langue, d’une parole qui prétend pouvoir tout dire. Les plans, pourtant, possèdent un style simple, qui n’est pas un simple style, loin des discours pompeux, éloigné des explications superflues, contre les clichés usés. Le court-métrage nous propose une peinture poétique construite sur des éléments qui oscillent entre l’humain et l’inhumain : un visage, un corps et un espace. Un visage qui se métamorphose, un corps qui se transforme, de la fille à la mère, un espace hétérotopique qui, par son manque et sa souillure, est le seul qui peut accueillir les deux impurs : visage et corps. Et le temps ? Cyclique et nocturne, nocturne parce qu’il est cyclique.

On entend, de loin, les pas d’Aicha- interprétée par la talentueuse Nisrin Erradi-, retournant à la levée du soleil, des écolières qu’elle rencontre, on comprend que le jour a déjà commencé. Des pas las révélant un corps fatigué. Aicha, celle qui ne vit pas, celle qui se contente de survivre, doit entretenir l’intérieur de son espace domestique, où le silence domine. Un lieu où Aicha doit contrôler Thanatos, c’est-à-dire le suicide. La maison de Aicha est le lieu où le châtiment, se donne à voir dans le bruit d’un balai, l’odeur de l’encens, par la mono–tonie d’un destin. Tout est de fortune, la vie même est de fortune. Vaquer à la corvée du ménage, se lever, se laver, prendre soin d’une mère alitée, égorger une poule, s’occuper des repas, regarder la télévision, se préparer pour le travail, tous les jours, pas nécessairement comme le Sisyphe de Camus, c’est-à-dire à l’image d’un bourgeois ou d’un prolétaire. Une route se profile tout le temps. Fatale, irrémédiable, irrévocable. Ecraser un cafard, dans sa portée la plus anodine, est partie prenante de cette route, renforçant même sa banalité et sa vacuité.

« Une vie sans éclat », certes, mais seulement si le sens de la vie pouvait signifier une vie sans avenir. Une vie sans « lendemain ». Devant son miroir, Aicha se regarde, regarde sa vanité, un visage qui n’est pas le sien. Il n’est pas anodin que le plan du miroir arrive juste après une émission de bandes-dessinés. Aicha est une fille-femme, Son miroir est un rite de passage. Elle n’attend pas « demain pour comprendre », elle comprend déjà que tout est vanité, la vie et le monde. Or, « cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c’est l’absurde [même]»[2].
S’adjoignent à cela d’autres détails : Sisyphe est un brigand, et parfois des plus prudents, et des plus sages. Aicha est une péripatéticienne, qui n’est pas à la quête d’une quelconque vérité, elle révèle, l’impossibilité de recevoir un enseignement, l’absence d’une certitude, et, enfin, d’un sens. Un temps figé ne permet plus un tel aboutissement. La répétition des gestes, des allers-retours entre la ville et la banlieue, entre le sommet et la plaine; le silence total de l’univers; le retrait des dieux; le corps succombé et redressé, anéanti et ressuscité – comme la poule que porte chaque jour Aicha à son retour à la maison-, échangé comme le mégot qui passe entre les mains des deux clients –où les homme n’existent dans le film qu’en tant que clients -, tout est à l’antipode du salut.
Sisyphe est puni pas les dieux, Aicha est châtiée par une force qui se veut silencieuse, anonyme, mystérieuse, impénétrable. Aicha est la punition même de la société, son existence passe inaperçue. Le visage de Sisyphe est devenu massif. « Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même »[3]. Celui d’Aicha est aliéné, parce qu’il se métamorphose, oscille entre sourire et rire, entre rictus et grimace, ce visage est divin et sacré, il est épiphanique, celui de la Vierge n’en peut pas plus.
Sisyphe avait enchaîné Thanatos, Aïcha est enchaînée par un destin, un destin qu’elle connaît bien, auquel elle se résigne. « Œdipe obéit d’abord au destin sans le savoir. A partir du moment où il sait, sa tragédie commence »[4]. Ainsi, il ne suffit pas de connaître son destin pour le changer, l’ignorer non plus. Pour ne pas le reproduire – est-ce une manière de garder un espoir ?- les deux écolières, ont abandonné leurs pommes, symboles du péché, re-figurées dans le film sous forme de nature morte.
Pour Camus « la joie silencieuse » de Sisyphe vient de son auto-possession, et du fait que « son destin lui appartient »[5]. Cette joie intime et stoïque, est difficile. Aïcha, s’éclate de rire seulement quand elle reprend, et rallume une enfance étouffée, irréparable, devant son poste de télévision. Ce rire triste, empêché, traduit une fatalité qui pèse lourdement sur une femme-non-fatale, aucune oracle ne peut l’en détourner. Difficile, alors, d’imaginer Aicha, ce Sisyphe au féminin, cette morte sans sépulture, heureuse. Ici pénélope n’attend rien, elle vit l’absence de sa vie.
Le film n’est pas un beau film. Il est un film sublime, rappelons-nous la différence entre le beau et le sublime kantiens. Le plaisir du beau est calme et harmonieux, il est l’expression de la grâce, celui du sublime est pétri de douleur, de conflit, puisqu’il dépasse toute représentation possible.
[1] Aicha est le premier court-métrage de Zakaria Nouri, Scénario Zakaria Nouri (idée originale) et Mohamed Rida Saoud, Production de Khaoula Assebab Benomar et Raouf Sebbahi, 2020.Le film est félicité par le jury des critiques de cinéma dans le festival national du film à Tanger, 2022.
[2] Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942, p. 29.
[3] Ibid. P. 163
[4] Ibid., p. 165
[5] Ibid.



